Thomas Berjoan : «Personne ne sait ce que c’est que d’être LeBron James.»

Après avoir raconté le parcours atypique de Stephen Curry (interview à lire ici), Thomas Berjoan revient sur l’histoire mouvementée du plus grand basketteur du monde depuis 15 ans : LeBron James. «Le destin du King» retrace l’enfance difficile du futur champion NBA, son ascension fulgurante, ses erreurs, ses échecs, son retour en grâce à Cleveland jusqu’à ses débuts avec les Los Angeles Lakers.

Comment as-tu été amené à écrire sur LeBron James ?

En 2016, mon éditeur venait d’arriver chez Marabout pour développer une collection de sports. Il voulait faire des portraits de sportifs et on a hésité au départ entre LeBron James et Stephen Curry. On a choisi Curry parce qu’au moment où le choix se fait, on était sur sa saison extraordinaire où il est élu MVP à l’unanimité. Magic Johnson dit que si Curry arrive à faire 4 ou 5 saisons à ce niveau, ce sera le meilleur joueur de tous les temps. On avait privilégié la sensation et la nouveauté, car Curry en 2016, il n’a qu’une finale derrière lui. C’est le joueur qui est en train de révolutionner le basket. On s’est dit que c’était plus percutant d’ouvrir avec ça, sachant que la carrière de LeBron était déjà plus avancée. Donc dès le départ, on s’est dit que l’on allait écrire le livre sur Stephen Curry et si ça marchait, on savait qu’on voulait faire la biographie de LeBron derrière.

«Sa vie et celle de sa mère auraient pu basculer dans le drame le plus total.»

Est-ce que tu as découvert des choses qui t’ont surpris en écrivant sur LeBron ?

Il a été drafté en 2003, un an avant que je commence à travailler dans la presse basket, donc je suis contemporain de LeBron. Malgré tout, j’ai fait un gros travail documentaire et j’ai appris des choses. Je suis rentré en profondeur dans l’histoire de sa famille, sur ses racines, à quoi ressemblait sa vie avant qu’il ne devienne LeBron. C’est une histoire folle parce qu’il est fils d’une mère célibataire qui l’a eu à 16 ans. Le mauvais sort s’acharne sur la famille qui avait un semblant de stabilité quand sa grand-mère et son arrière-grand-mère étaient là, mais la famille perd ses deux femmes fortes en moins de 4 mois, laissant la mère de LeBron et ses frères dans la misère la plus totale.

Pendant 2 ou 3 ans, sa vie a été sur le fil du rasoir. C’est un garçon qui reste enfermé dans les pires appartements du centre-ville de Cleveland, parfois pendant plusieurs jours sans voir sa mère qui est partie soit faire la fête, soit bosser, on ne sait pas trop. Il déménage tout le temps, dort sur le canapé du salon d’une amie de sa mère. La drogue et la misère sont partout. LeBron, c’est un petit garçon qui, avant 9 ans, n’a jamais fait de sport. Aux États-Unis, pour faire du sport, il faut une structure, que tes parents t’emmènent dans un endroit où on fait du sport. Il rate la moitié de ses journées d’école parce qu’il ne sait même plus à quelle école il doit aller. Sa vie et celle de sa mère auraient pu basculer dans le drame le plus total. Et là, des gens, des coaches l’aident, parfois par intérêt car, dès qu’il va sur un terrain de sport, que ce soit du foot US ou du basket, il est phénoménale. D’ailleurs, je raconte comment il aurait pu envisager une carrière de pro en foot US. Ce sont des gens qui connaissent bien ce sport-là qui le disent. Dès qu’on lui met un ballon dans les mains et qu’il faut courir ou sauter, sa vie commence à s’organiser différemment.

J’ai aussi découvert la réalité de ce que sont ses saisons à Cleveland de 2014 à 2016. Le titre de 2016, c’est son joyau, mais à quel prix… L’équipe a couté un pognon de dingue, a été soumise à une pression folle.

Tu racontes le témoignage poignant de Richard Jefferson, qui a éclaté en sanglots dans un avion lors des playoffs de 2016 à cause de la pression, alors que ce n’est qu’un vague joueur de banc… Ça donne une idée de la force mentale de LeBron à cette période.

Sa capacité à encaisser des choses… Un mec comme Richard Jefferson, qui a connu les Finales en 2002, qui est un vétéran passé par pleins de franchises, raconte à quel point cette saison et la pression étaient insupportables. Quand il se met à pleurer dans l’avion, ils reviennent de Toronto et sont à 2-2 lors des finales de conférence Est. Il n’y a pas le feu au lac ! Ils ne sont pas encore menés 3-1 par les Warriors en finale. C’est une des choses qui m’a le plus frappé en écrivant ce livre. LeBron est le premier sportif planétaire qui a vécu sous la loupe et l’attention permanente des médias et de tout l’environnement du basket, que ce soit les fans, les sponsors ou la NBA elle-même qui a beaucoup misé sur lui dès ses 17 ans.

En plus, c’est le premier qui a vécu ça à l’ère des réseaux sociaux. Son parcours est vraiment unique. Personne ne sait ce que c’est que d’être LeBron James. Jordan a été tranquille jusqu’à sa première finale avec North Carolina (à 19 ans, ndlr), Stephen Curry a été sous-estimé toute sa carrière donc ce sont d’autres difficultés. À un moment, la NBA est orpheline de Michael Jordan, les sponsors et les télévisions aussi, tout le monde. Et on dit que ce mec de 17 ans va reprendre le flambeau et amener la NBA dans une nouvelle ère.

«Ses premiers matches de Summer League, des gens se cachent sous les voitures dans les parkings pour avoir un autographe quand il descend du bus.»

Sur sa popularité grandissante en 2003, tu expliques que son arrivée en NBA aurait dû « normaliser cette folie quotidienne qui l’entoure ». Et finalement, tu dis qu’il « redéfinit la norme ». Il y a un avant-après LeBron ?

Il y a des choses qui n’ont jamais été vues. Au lycée, je le raconte en détail dans le livre, mais les deux dernières années, c’est n’importe quoi. Ce sont des tournées de rockstar. LeBron remplit des salles de 15 000 personnes à 17-18 ans. Des organisateurs gagnent des centaines de milliers de dollars lors de ses matches. ESPN 2 bat des records d’audience. Il fait exploser les cadres du sport scolaire qui n’est pas fait pour ça. Ça va créer tout un tas de dysfonctionnement que personne n’est prêt à gérer.

Donc quand il rentre en NBA, on se dit qu’elle a l’habitude de gérer des superstars, mais au début, même la NBA est prise au dépourvu. Ses premiers matches de Summer League, des gens se cachent sous les voitures dans les parkings pour avoir un autographe quand il descend du bus. Jusque-là, les matches de pré-saison se jouent dans des salles de 5 000 places qui ne sont pas pleines, sans dispositif de sécurité, entrée gratuite. D’un coup, on fait passer ces matches-là dans des arènes de 15 000 places où il faut payer. Son premier match passe en antenne nationale. On attend des choses complètement déraisonnables d’un gamin de 17 ans, surtout quand on se rappelle de son milieu social 6 ou 7 ans plus tôt. Sa trajectoire est folle. Au final, Jordan reste Jordan, le plus grand joueur de l’histoire, mais le fait que LeBron n’ait pas explosé en vol est déjà fou.

Son premier coach au lycée, Keith Dambrot, a affirmé en 2017 qu' »on ne coache pas un talent pareil ». Comment peut-on coacher toute une équipe sauf un joueur ?

Alors moi j’ai en tête une autre citation de Keith Dambrot où, au contraire, il disait que LeBron demande à être coaché. Effectivement, j’ai fait presque un chapitre sur la difficulté à exister autour de LeBron, que ce soit pour les coaches, les managements des franchises, ses coéquipiers. Il a un tel poids, une telle importance dans une franchise, et même dans la NBA, que les règles autour de lui sont redéfinies. C’est l’astre principal de la NBA et tout gravite autour de lui pendant de nombreuses années. Comment coacher LeBron ? C’est très difficile. Comme tous les très forts joueurs, il a besoin d’autonomie et de la balle entre les mains. Mais en plus, LeBron a un Q.I. basket extrêmement élevé. Ça aussi, je le raconte dans le livre. Ce n’est pas simplement un physique. Il faut que beaucoup de choses passent par lui en attaque. On l’a bien vu quand il est arrivé aux Lakers. Au départ, ils ont pris Rajon Rondo, il y avait Lonzo Ball, des playmakers pour que LeBron soit moins fatigué et n’ait pas besoin de tout jouer. Et au bout de 2 mois, on a retrouvé une organisation offensive autour de LeBron qui était celle de toujours, que ce soit à Miami ou Cleveland. Tout passe par lui, il crée le jeu. Et grâce à ça, avant sa blessure, il amène les Lakers à la 4e place.

Il est impossible pour un coach de coacher contre LeBron. Il est impossible qu’un coach débarque en disant : « Tu vas faire ça, tu ne feras pas ce que tu veux faire, je vais te faire faire des choses que t’as jamais faites. » Aucun coach ne peut tenir son job contre lui. Aucun General Manager non plus. Après, il faut arriver à coacher avec lui et il a besoin malgré tout d’être poussé, challengé, et c’est ce que je raconte dans le livre. Je ne veux pas tout dévoiler, mais en le lisant, vous verrez à quel point Tyronn Lue l’a coaché, et combien il a été important dans la victoire de 2016. Il l’a mis devant ses responsabilités. Ça a été très couteux pour lui. Ce n’est pas pour rien si, en 2017, il a eu besoin de 2 semaines pour souffler parce qu’il était en burn-out. Mais malgré tout, LeBron est comme tout le monde. Il a besoin d’être coaché. Est-ce que c’est facile ? Non. Est-ce qu’on peut coacher ? La preuve que oui, mais il faut être prêt à y laisser des plumes et déployer une énergie folle, et avoir la légitimité pour le faire.

«Si j’étais les Lakers, Tyronn Lue serait évidemment une option que j’étudierais de près comme coach.»

En ce moment, on parle de Tyronn Lue comme coach des Lakers. On peut donc en penser du bien ?

Je ne suis pas surpris. Beaucoup de gens ont critiqué Tyronn Lue sur son coaching, mais je les renvoie au livre Return of the King, écrit par deux journalistes très au contact de LeBron et des Cavaliers entre 2014 et 2016. Leur livre réhabilite totalement Tyronn Lue en tant que coach. Si j’étais les Lakers, ce serait évidemment une option que j’étudierais de près, parce que lui a réussi. Y en a d’autres qui ont réussi à le faire à Miami, et là, c’est moins le coach Erik Spoelstra que le président Pat Riley. Quand LeBron arrive, il a signé pour 4 ans donc il ne va pas repartir tout de suite. Et Pat Riley est un personnage mythique de la NBA. On se rend compte que lui peut lui dire des choses, peut lui imposer des façons de faire.

Donc ce n’est pas impossible, mais difficile. il faut en avoir l’énergie et la légitimité, choses que n’avait certainement pas Luke Walton. Mais la saison des Lakers, il ne faut jamais oublier qu’ils sont 4es au moment où LeBron se blesse à l’aine. Après, tout part en sucette, déjà parce qu’il s’arrête pendant 18 matches. Ensuite il y a l’histoire du trade avec Anthony Davis qui flingue le vestiaire et le collectif. Mais si on arrête la saison au moment où LeBron se blesse, les Lakers sont 4es alors qu’ils sont à la ramasse depuis plusieurs années. Ce n’est pas honteux.

Pour revenir sur la personnalité de LeBron, il a un côté tyrannique dans le sens où il veut tout maîtriser du parquet au recrutement. En 2014, tu racontes que lorsqu’il revient à Cleveland, il aurait tiré des ficelles pour que le propriétaire des Cavaliers échange sa franchise avec celui des Pistons. Il a essayé d’échanger son propriétaire !

Cette info, je la mets au conditionnel dans le bouquin parce que je n’ai pas suffisamment de sources qui la recoupent. Par contre, un journaliste sérieux l’évoque, et j’ai trouvé que l’anecdote est trop belle pour ne pas en parler. En façade, toutes les rancunes étaient enterrées avec Dan Gilbert, le propriétaire des Cavaliers qui avait réagi de façon très véhémente au départ de LeBron James en 2010. LeBron revient donc en 2014 malgré sa relation avec lui. Et vu que Gilbert a beaucoup de business à Detroit et qu’il est originaire du Michigan, LeBron aurait tâté le terrain pour voir si Dan Gilbert et Tom Gores n’étaient pas prêts à changer de franchise. On ne sait pas si c’est vrai, mais normalement, dans une franchise, t’as le proprio, la direction sportive, le coach, la star, les joueurs etc. Et on sait très bien que la NBA est un business terrible où les joueurs se font parfois échanger du jour au lendemain, ils peuvent l’apprendre dans la presse. Ça, c’est vrai pour le commun des joueurs NBA. Quand on s’appelle LeBron James, c’est plutôt l’inverse.

Lors de son 2e passage à Cleveland, il impose tout, comme la durée de ses contrats et son salaire. Donc tyrannique… « control freak », ça c’est sûr. C’est-à-dire que c’est un mec, dans sa préparation, dans son entrainement, dans son alimentation, dans son sommeil, tout est contrôlé. Donc si on lui laisse le pouvoir, bien sûr qu’il va essayer de contrôler la façon dont est construit l’effectif. C’est ce qu’il a dit quand on lui a parlé d’Anthony Davis. « J’ai toujours tenté de recruter. » Avant de partir à Miami en 2010, LeBron a tenté de recruter un maximum, tous les étés. Donc tyrannique, je ne sais pas, mais il a un tel niveau d’exigence et il avait jusqu’à présent un tel pouvoir qu’il appliquait cette exigence à toutes les sphères possibles. En fait, la question que tu me posais tout à l’heure qui était très bonne,  »est-ce qu’on peut coacher LeBron James », de la même façon, on peut se demander si on peut « general manager » LeBron James. Est-ce qu’on peut être son propriétaire, son coéquipier ? Tout ça sont des débats que j’ai abordés dans le livre car en fait, c’est toute la difficulté d’exister autour de quelqu’un dont le pouvoir d’attraction est si fort.

«Nike, la NBA, les télés ont voulu en faire l’héritier de Jordan, cette figure messianique du mâle aplha. Et ce mâle alpha, ce Messie n’a pas besoin de retrouver ses potes pour gagner des titres.»

En voyant que LeBron a une telle compréhension du jeu, une forme d’omniscience sur le terrain et un cerveau qui enregistre tout, est-ce qu’il ne pourrait pas être entraîneur-joueur ?

Aujourd’hui non, parce que la NBA est tellement professionnalisée que c’est impossible. Après, quand on regarde sa campagne de playoffs 2018 jusqu’au premier match des Finales contre Golden State… On est presque dans le cas d’un entraîneur-joueur. Oui, il y a un coach et des changements, mais tout passe par LeBron. En plus, il est dans une équipe très diminuée. Parfois il a été champion, parfois il a perdu, mais je trouve que cette campagne de playoffs… c’est pharamineux en terme d’emprise sur le jeu, de maîtrise de tout. Il y a un entraîneur, mais c’est l’équipe de LeBron du début à la fin.

Revenons sur la relation chaotique entre LeBron et les Cleveland Cavaliers, qui a finalement créé son histoire. Avant sa draft, il ne voulait même pas jouer pour eux et rêvait de grandes franchises.

Très tôt, les Cavaliers l’invitent pour des entraînements, ils prennent même des amendes pour ça. Sa dernière année de lycée, il est invité quand il veut avec ses potes au premier rang. La franchise lui déroule le tapis rouge. Ce qu’il faut voir, c’est que cette franchise, c’est la lose absolue depuis une demi-douzaine d’années. La salle sonne creux, la moitié des sièges sont vides, l’équipe est pourrie. Quand on est LeBron au lycée, c’est sympa d’être invité à des matches NBA, mais en vrai, il rêve de Chicago car Jordan est son idole absolue. Il rêve des Lakers aussi. Quand il était petit, il dessine le logo des Dallas Cowboys et des Lakers de Los Angeles. Les Cavs, ça ne le fait pas rêver. Mais après tout, c’est un gamin de 17 ans. Je ne remets pas du tout en cause son attachement à la région, à sa ville d’Akron, d’ailleurs on le voit avec tout ce qu’il fait au niveau extra-sportif, son école* etc. Mais à 17 ans, il a envie d’autres choses, et à l’époque on peut le comprendre.

Son départ à Miami contraste avec beaucoup de grands joueurs dans l’histoire, que ce soit Jordan, Kobe, Magic, Bird ou Abdul-Jabbar. Ils n’ont jamais basculé du côté obscur comme LeBron, qui est devenu le méchant de la NBA.

The Decision (le show télévisé lors duquel LeBron a annoncé sa signature au Miami Heat en 2010, ndlr), ça occupe une partie importante du livre. Il y a l’image qui a été construite autour de James, qui était de dire que c’est l’héritier de Jordan. Nike, la NBA, les télés ont voulu en faire l’héritier de Jordan, cette figure messianique du mâle aplha. Et ce mâle alpha, ce Messie n’a pas besoin de retrouver ses potes pour gagner des titres. Jordan, ça a été dur mais il a fini par gagner ses titres à Chicago. LeBron dévie de ce chemin sur lequel on l’a mis, mais sur lequel il s’est engouffré lui aussi, parce que personne ne l’a obligé à se faire tatouer « The Chosen One » ou à se faire surnommer King James. Il y a un côté très arrogant chez lui. Il a embrassé cette image.

Sauf qu’au moment où il bute sur le big three de Boston (Paul Pierce, Kevin Garnett et Ray Allen, ndlr) renforcé par l’émergence de Rajon Rondo, il se dit qu’il ne battra jamais cette équipe seul à Cleveland. Ce qui est vrai. Dans son 1er passage à Cleveland, il n’y a personne. Son meilleur coéquipier, c’est Mo Williams, qui devient All-Star à cause de blessés mais qui n’en a pas du tout le niveau. Il est tout seul, et en face il voit une équipe à 4 All-Star qui est collectivement meilleure que lui. Voilà pourquoi il part. Mais effectivement, ça casse tout le story-telling qui a été construit autour de lui. Et le retour de boomerang est super fort. En plus, il y a des maladresses. Il y a la fameuse présentation de l’équipe où il dit qu’il ne vient pas pour gagner 2, 3, 4 titres etc… Après, il y a la finale 2011. Je fais tout un chapitre là-dessus, où il étouffe. Étouffé par la pression qu’il s’est mis sur les épaules. Donc oui, 2010 est quelque chose qu’on n’a jamais vu.

«Je pense que l’été qui arrive va être déterminant pour la fin de carrière de LeBron et les Lakers.»

C’est ce qui rend son histoire singulière ?

Personne n’a jamais vécu dans les mêmes conditions que lui. À chaque fois qu’il fait un truc, c’est nouveau. Kevin Durant qui rejoint les Warriors en 2016, une des choses qui l’a motivé, c’est de se dire que si James l’a fait en 2010, il peut le faire en 2016. Par contre, en 2010, les réactions sont très violentes. Pratiquement jamais dans l’histoire un MVP en titre n’était parti*. Tout le monde sait qu’on ne gagne pas seul en NBA, mais les meilleurs joueurs en attirent d’autres, et pas l’inverse. Il est impossible de comprendre Durant en 2016 si on n’a pas en tête LeBron en 2010.

Ce qui est ironique, c’est que la venue de KD à Golden State réduit en cendres ses chances d’un nouveau titre, alors que sa signature ne serait peut-être jamais arrivée si LeBron n’avait pas créé un précédent avec Miami.

C’est la théorie du battement d’ailes de papillon à un bout de la planète qui crée une tornade à l’autre bout. La NBA est une espèce d’éco-système où tout est lié. Il y a plein de choses qui déclenchent des réactions en chaînes qui peuvent revenir impacter les instigateurs initiaux d’un move. Effectivement, c’est James qui a permis à Durant de faire ça. Et ça a réduit à zéro ses chances de gagner un nouveau titre après 2016.

En signant aux Lakers, LeBron a pris un risque sportif qui ne paye pas. Surtout, il n’arrive pas à attirer de stars alors qu’il n’y a plus cet argument de franchise peu sexy. Personne ne veut jouer avec lui ?

Il y a plusieurs choses, effectivement. En fait, le seul joueur qu’il a attiré à Cleveland, c’est Kevin Love – ça lui a d’ailleurs rapporté un titre. Les Lakers sont connus historiquement pour attirer les plus gros free-agents. Il y a eu Abdul-Jabbar, Chamberlain, Shaq, Dwight Howard même si ça n’a pas très bien marché. Ils ont une culture d’excellence. Je pense que l’été qui arrive va être déterminant pour la fin de carrière de LeBron et les Lakers. La démission surprise de Magic (de son poste de président des Lakers le 10 avril dernier, ndlr) inquiète forcément. Est-ce que personne ne veut jouer avec LeBron ? On en revient un peu à la question qu’on a eue tout à l’heure, c’est-à-dire que c’est très dur de jouer avec LeBron, notamment sur le terrain parce que, est-ce que LeBron va être capable de se transformer en deuxième option, comme Chris Paul aux côtés de James Harden à Houston ? C’est moins nette à Golden State parce que les stats de Curry restent fantastiques et son rôle est toujours important, mais il a eu suffisamment d’intelligence pour laisser de la place à Kevin Durant.

Soyons fous et imaginons que ce dernier vienne à Los Angeles. Est-ce que LeBron serait capable de se mettre un peu en retrait pour le bien de l’équipe et pour celui de son palmarès, de se dire que si un mec pareil arrive, je lui tends le flambeau ? À l’image de ce qu’ont très bien fait les Spurs pendant longtemps. David Robinson a passé le flambeau à Tim Duncan qui l’a passé à Tony Parker qui l’a passé à Kawhi Leonard. Est-ce qu’il est capable de ça, sachant que, jusqu’à cette année encore avant sa blessure, il joue comme il a toujours joué et fait gagner les Lakers.

Paul George a refusé de venir, Jimmy Butler aussi. Pour cet été, Kevin Durant est le premier domino. Tant qu’il n’est pas tombé, on ne sait pas ce qu’il va se passer. Est-ce que Kawhi Leonard peut venir à Los Angeles ? On sait qu’il le voulait au départ. Est-ce qu’un Kyrie Irving par exemple, s’il perd contre Milwaukee (l’interview a été réalisée avant la défaite des Celtics 4-1 en demi-finale de conférence Est, ndlr), peut se dire :  »Bon, je voulais monter mon équipe mais en fait c’est compliqué. Est-ce que je ne retournerais pas jouer avec LeBron et Tyronn Lue à Los Angeles, sachant que je suis en pleine possession de mes moyens ? » LeBron est un peu sur la pente descendante. Je sais que Kyrie a prévu de rencontrer Los Angeles cet été. Après, je n’ai pas la boule de cristal. Mais cette question mérite d’être posée.

«Il n’y a jamais eu un personnage aussi clivant et polarisant que LeBron.»

Une faiblesse singulière de LeBron, ce sont les lancers francs avec son pire pourcentage en carrière cette saison (66%). Comment cela s’explique ?

J’en parle de façon argumentée dans le bouquin, mais il y a une chose que je n’ai pas dite car je m’en suis rendu compte après l’avoir terminé. Lors de sa première saison au lycée, LeBron est à 79,7% aux lancers. Il n’a jamais fait mieux de toute sa carrière. D’autant plus que c’est un excellent pourcentage pour un gamin de 15 ans. Normalement, le shoot est un truc sur lequel on progresse toute sa carrière. Ça a d’ailleurs été son cas à 3 points. Mais les lancers francs, c’est un autre exercice. C’est moins une question de technique. Le physique ne rentre pas en compte. C’est une question de sérénité, d’état d’esprit et de bien-être. Finalement, ça ne me surprend pas que LeBron ait été le plus adroit de toute sa vie aux lancers à 15 ans, parce qu’à cet âge-là, il n’avait pas de pression, il n’était pas scruté et observé à la loupe en permanence dans tout ce qu’il fait. Il était connu dans sa ville, mais personne ne pensait que ce serait le nouveau Michael Jordan. Et donc, quand t’es le nouveau Michael Jordan aux lancers francs, et qu’il y a un match à gagner, c’est vachement plus dur.

Pendant longtemps, il s’est rongé les ongles de façon très nerveuse. Ça trahit son comportement un peu  »control freak », un peu stressé et tendu. Il n’y a aucune raison qu’il soit mauvais aux lancers francs. Quand on est bon aux lancers à 15 ans et qu’on a passé 20 ans de plus à faire du basket tous les jours, à s’entraîner professionnellement, il n’y a aucune raison qu’on finisse à 65%. Ça n’a aucun sens. Mais, justement, c’est révélateur de la pression qu’il vit et qu’il se met sur les épaules. Il avait pour objectif de devenir le meilleur joueur de l’histoire, tout comme il voulait bâtir un empire à partir de sa carrière sportive qui l’amène jusqu’au milliard de dollars. Tout le monde attend de lui qu’il fasse ça, des gens se réjouissent de ses défaites. Il n’y a jamais eu un personnage aussi clivant et polarisant que LeBron. Son niveau de popularité est fou. Les gens l’aiment ou le détestent, mais tout le monde sait qui c’est. Je pense qu’à travers les lancers francs, ça raconte cette histoire aussi.

Pour finir, si tu penses à LeBron, quelle est sa première caractéristique qui te vient à l’esprit ?

La plus évidente reste son physique. J’invite les gens à revoir des images de LeBron dans sa saison rookie, voire au lycée. On a pris l’habitude de voir un LeBron qui s’économise sur le terrain, qui ne défend pas toujours. Mais ses premières années… il y a quelques actions que je raconte dans le livre et qui sont faciles à trouver sur internet. Le truc le plus évident, c’est un physique hallucinant. Le cocktail d’explosivité, de vitesse, de puissance, de taille. Il y a une fin de match contre les Nets lors de sa saison rookie, que je raconte, les 3-4 dernières minutes, c’est un diable de Tasmanie. Il court dans tous les sens, il termine les contre-attaques, il met 4 mètres à tout le monde sur une distance de 15 mètres et le fait 3 ou 4 fois de suite. C’est un joueur capable de débaucher une énergie folle. On retrouve un peu ça avec Antetokounmpo aujourd’hui dans la domination physique folle, mais LeBron avait une polyvalence encore plus grande et une technique individuelle… Un jeu d’arrière dans un corps d’ailier fort. Si je ne devais garder qu’un truc, ce serait ça. Ce n’est pas hyper original, mais ça reste fou.

Merci à Thomas Berjoan d’avoir à nouveau accepté de répondre à nos questions.

1* En 2018, LeBron James a ouvert une école élémentaire (baptisée  »I Promise » dans sa ville natale d’Akron, avec un investissement colossal en faveur des enfants défavorisés.

2* En 1982, Moses Malone est élu MVP et quitte les Houston Rockets pour les Sixers de Philadelphie, avec qui il est de nouveau élu MVP en plus de remporter le titre.

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