Frédéric Balssa « Je suis un homme de l’ombre et je ne veux surtout pas être dans la lumière »

Un homme de l’ombre qui ne veut pas être dans la lumière, c’est comme cela que Frédéric Balssa se définit. Depuis plus de 35 ans, il sillonne les routes de France en tant qu’entraîneur des gardiens. Aujourd’hui à Mérignac, il nous raconte son parcours de ses débuts jusqu’à aujourd’hui.

Bonjour Frédéric, pouvez-vous nous partager votre parcours en tant qu’entraîneur des gardiens ?

Bonjour, tout d’abord je tiens à préciser que je suis un homme de l’ombre, je n’ai aucune prétention, si ce n’est celle d’essayer de servir et d’aimer mon sport. Je ne suis pas dans la lumière et je ne veux surtout pas y être. Pour cette raison, c’est un peu incongru pour moi d’être au téléphone ce soir. J’ai accepté cette interview uniquement parce que vous êtes étudiant et passionné de handball.

 J’ai commencé à entraîner dans un petit club qui s’appelle le FJEP Courmelles Handball dans l’Aisne. Je venais tout juste de sortir de Sports Études, au début des années 80. Dans ce club, j’entraînais les gardiens minimes, cadets et les seniors avec qui je jouais aussi, j’avais 17 ans et j’étais surclassé. Durant cette période, j’ai beaucoup appris lors de contacts fréquents en Allemagne. Les Allemands avaient une conception assez différente de la nôtre concernant la formation des gardiens. Ces contacts-là ont été très importants pour moi et je les cultive toujours. Durant ma carrière, j’estime avoir eu beaucoup de chance de rencontrer des personnes de différentes cultures de handball qui m’ont beaucoup apporté. Fin 1984, je suis parti à Dieppe où j’évoluais en N2, j’y entraînais les Cadets. Ensuite, en 1990 je suis arrivé sur Bordeaux en tant que joueur. Pendant ces quelques années, j’entraînais moins. Et c’est en 1995, à Bègles, sous la direction de Ranko Bozinovic, que j’ai vraiment recommencé les entraînements gardiens seniors peu avant d’arrêter de jouer en compétition. Après, je suis passé à Caudéran en Nationale 2 en 1998-1999. C’est à partir de là que tout a basculé. Je suis parti avec Ranko Bozinovic rejoindre Laurent Bezeau aux Girondins de Bordeaux en 2000 où je suis resté jusqu’en 2002. Puis, Thierry Vincent m’a fait venir à Mérignac, jusqu’en 2008 où on a participé à une finale de Challenge Cup. À Mérignac, je m’occupais de l’entraînement des gardiennes seniors mais aussi de la formation : des -13 jusqu’à la D1. Parallèlement, j’intervenais auprès des gardiennes de sport-études, 1 à 2 fois par semaine. À partir de 2007, j’étais aussi engagé ponctuellement toujours avec Thierry Vincent, en tant que coach des gardiennes de la sélection ivoirienne et ce, jusqu’en 2012. Nous avons participé à 3 Coupes d’Afrique des Nations avec une médaille d’argent en 2008 et une médaille de bronze en 2010, ainsi que 2 championnats du monde en 2009 et 2011. En 2009, Thierry est parti à Toulon. Travaillant sur Bordeaux, il m’était impossible de le suivre, je ne pouvais intervenir que sur la préparation du début de saison et ponctuellement j’étais chargé par le club de Toulon d’aider à l’organisation des Coupes d’Europe à la maison, je faisais parfois office de chef de délégation à l’étranger.

En 2013, je suis retourné du côté de Mios pour entraîner les gardiennes à la demande d’Emmanuel Mayonnade et des deux GB qui étaient Julie Foggea et Maria Muñoz. On se connaissait déjà avec « Manu » et je l’ai ensuite suivi à l’Union Mios Biganos Bègles où j’ai passé deux saisons. Durant cette période, on a eu le bonheur de remporter une Challenge Cup et de participer à une finale de Coupe de la Ligue.
Pour terminer, de fin 2015 jusqu’à aujourd’hui, je suis revenu du côté de Mérignac. Raphaël Benedetto que j’avais connu tout jeune reprenait l’équipe en main à son retour de Cannes et il m’a demandé de le rejoindre. Il essaie avec les dirigeants de relancer la machine en Aquitaine, c’est difficile. On a été champions un peu prématurément et de façon inattendue l’année dernière en D2.

En 2015, vous étiez coach des gardiennes de l’Union Mios Biganos Bègles avant que le club dépose le bilan. Comment avez-vous vécu cet épisode ?

On n’était pas vraiment au courant de la situation. J’étais lié par une relation de confiance réciproque avec Julie Foggea que j’entraînais pour la 3ème saison. À juste titre, elle avait décidé de partir sur Fleury pour continuer sa progression. De mon côté, je commençais à fatiguer car, comme toujours, je travaillais parallèlement tout en suivant le rythme imposé par la LFH. J’ai décidé de partir juste après la victoire en Coupe d’Europe et 3 mois après, ça a explosé. On a rien vu venir et c’est dur à accepter. J’ai connu la même chose du côté des Girondins de Bordeaux en 2014, j’intervenais chez eux durant la première saison de l’Union. Là aussi, il y a eu dépôt de bilan. Je ne jetterai la pierre à personne, maintenir un club de haut niveau à flot, c’est tellement difficile.

On dit souvent que dans le sport, tout peut aller très vite, pour preuve. L’an dernier, Mérignac terminait sur la plus haute marche du classement en D2 féminine, quelle a été votre réaction suite à ce titre ? Vous y attendiez-vous ?

Source : Sud Ouest

Ça ne vient pas comme ça d’un seul coup. On a tout de même eu le temps de le voir venir( rires). Disons que, on n’était pas parti avec cet objectif-là. On était parti pour essayer d’être dans les 4 premiers. Puis, petit à petit, on s’est aperçu que cette équipe tenait la route, voyageait pas mal, donc on s’est dit que le titre pouvait être à portée de main, malgré un petit coup de mou à la mi-saison. Ce sont les filles qui ont décidé d’aller le chercher car de tout façon sans elles, nous ne pouvions pas le faire ( rires). Pour nous, un titre c’est toujours bon à prendre. Elles ont été en mesure d’y aller, on a tout fait pour que çe soit le cas avec le staff, et c’est qui s’est passé. Après des années de galère à Mérignac, c’est une belle récompense pour les dirigeants et les bénévoles. En 2008 avec la crise des subprimes, le club de Mérignac s’était retrouvé en D2, 15 jours après une finale de Coupe d’Europe. Les difficultés économiques sont récurrentes pour le handball féminin, ce n’est pas simple.

L’équipe féminine de Mérignac se classe 3ème de la Poule B en Division 2 avec la 3ème meilleure défense. J’imagine que c’est une satisfaction de voir que la défense et vos gardiennes tiennent la route. Pour vous quelles qualités sont nécessaires pour être un bon gardien ? Et pour être un bon entraîneur des gardiens ?

Pour être un bon entraîneur des gardiens, gardiennes, ça je ne sais pas, il faudrait demander à mes gardiennes( rires).
Actuellement, la situation au classement, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas satisfaisante pour nous. On avait d’autres attentes, malheureusement nous avons un petit coup de moins bien. Le groupe vit bien, mais les résultats, 3 défaites de suite à l’extérieur (4 avec la Coupe de France), sont dommageables dans la mesure où il était vraiment possible de faire mieux. Chaque week-end, avec le titre de Champion, nos adversaires sont très motivés quand ils jouent contre nous,  il faut l’accepter et l’assumer et ce n’est peut être pas toujours évident.

Concernant la 3ème meilleure défense, tant mieux, je n’avais pas les chiffres je n’ai pas eu le temps de regarder. En tout cas, cela me fait plaisir. Les gardiennes tournent bien, Amandine (Balzinc) et Audrey (Nganmogne) sont des filles possédant de grandes qualités, taillées pour le poste.
Justement, la première des choses pour être un bon gardien, une bonne gardienne, c’est le mental. Il faut l’avoir, tout comme l’état d’esprit, c’est primordial. Il faut aussi aimer ce poste, avoir envie d’aller au combat et de gagner des duels face aux adversaires. C’est tout à fait particulier, je le décris comme un sport de combat individuel au sein d’un collectif, en dernier lieu, elles se retrouvent seules face aux tireurs, notamment à 6m. Il faut aussi être explosif, avoir de bonnes capacités de lecture pour prendre l’information devant soi. En ce sens, La similitude avec les sports de combat me semble évidente. Plus j’avance en âge, plus je pense qu’il y a un lien entre les 2. La concentration et la maîtrise de soi sont aussi deux qualités importantes. On ne peut prendre et analyser les informations sur ce qui se passe devant soi , les bonnes décisions tactiques et techniques qu’a partir du moment où l’on est maître de soi. Il faut donc avoir du courage et être capable de faire face. Ce n’est pas forcément évident car si vous faites une erreur, il n’y a personne pour vous rattraper.

Et justement, depuis le début de votre carrière, quel gardien, gardienne vous a le plus marqué ?
Dans ceux que j’ai côtoyé, Patrick Bos indéniablement, l’emblématique gardien des Girondins m’a profondément marqué. C’est un grand bonhomme, pas par la taille, mais par le talent. Il a fait 17 ou 18 années en Division 1 avec un ratio de pourcentage d’arrêts important. C’est peut-être le dernier à ce niveau-là avec cette taille-là. Cela revient un peu avec (Rémi) Desbonnet, mais Patrick est un de ceux qui m’ont le plus marqué. Un autre avec qui j’ai eu l’occasion de travailler, mais moins longtemps, est (Slavisa) Djukanovic. Oui ces deux là m’ont vraiment marqué, on peut ajouter aussi William Anotel et Khaled Goumal.

Chez les filles, il y en a beaucoup qui m’ont marqué. A divers degrés, elles m’ont toutes marqué, que ce soit Marion Callavé, Stella Joseph-Mathieu,  Julie Foggea ou encore Petra Blazek et Maria Muñoz, sans oublier Marina Khatkova. Ce sont de belles gardiennes, qui m’ont frappé par leurs compétences, mais aussi par leur personnalité. Ce sont vraiment des gens à part. Peut-être un petit plus pour Joseph-Mathieu qui est quelqu’un d’assez exceptionnel avec un mental rare.

Vous êtes actuellement entraîneur des gardiens de l’équipe féminine de Mérignac. Mais par le passé, vous avez été aussi coach de gardiens masculins. Pour vous, dans quel(s) domaine(s), les exigences sont-elles différentes chez les gardiens hommes et femmes ?

Il y a 40 ans de cela, on avait tendance à dire qu‘il fallait entraîner hommes et femmes différemment parce que c’était soi-disant des  »femmes », qu’il fallait adapter le jeu, surtout en France. A partir du moment où je suis passé chez les femmes en 2002, j’ai toujours été d’avis qu’il fallait entraîner hommes et femmes avec les mêmes exigences. La différence se situe plutôt au niveau de la psychologie. Les femmes font moins appel à des registres virils  et y sont peu sensibles, en revanche elles ont de grandes facultés de ténacité, de concentration, de volonté , elles n’utilisent pas leur cerveau de la même façon, mais sont aussi fortes que les hommes sur ce plan. J’estime donc que globalement les exigences sont les mêmes, c’est  à mon avis davantage sur la gestion en dehors du terrain que réside la différence avec les hommes. Cependant, le handball masculin a pris une évolution trop physique à mon goût depuis ces deux dernières décennies, et je préfère le handball féminin qui reste un sport où l’on joue encore au ballon.

Vous avez commencé en tant qu’entraîneur des gardiens dès 1980. Qu’est-ce qui a changé dans votre métier ?

Comme je vous l’ai déjà signifié, cela n’a jamais été mon métier. Au début des années 80, il n’étais pas question de gagner sa vie avec le handball, à moins d’être une superstar et de jouer en Espagne ou en Allemagne, ce qui était peu commun à l’époque. Je suis allé faire un tour en Allemagne, mais dans des clubs étudiants, jamais professionnels. Aujourd’hui, l’évolution et la professionnalisation du handball chez les hommes et chez les femmes constituent une révolution totale ! Depuis 2000, où j’ai commencé à entraîner dans des clubs plus huppés, on a vu arriver beaucoup plus de moyens sur les techniques d’entraînements, sur la fréquence des entraînements, sur la professionnalisation totale (plan médical, encadrement)… Parallèlement, les équipes de France filles et garçons ont aussi bien évolué. A l’époque où je jouais, la France était au fin-fond des classements mondiaux, nous étions  des « rigolos », bien loin de ce que l’on voit aujourd’hui. Effectivement, il y a une meilleure prise en charge des joueuses. C’est vraiment dans les 20 dernières années que sont apparus les entraînements spécifiques sur un poste en particulier comme le gardien. Au départ, nous étions peu nombreux à pratiquer ces méthodes . Les évolutions ont donc été constantes, même au niveau du matériel et des terrains de jeux, car au départ, on jouait dehors, on payait nous-mêmes nos maillots. Tout ça a bien changé avec le véritable spectacle qu’est devenu notre sport maintenant.

Dans votre carrière, quel titre vous a le plus marqué en tant qu’entraîneur des gardiens ?

Comme nous avions raté la même coupe avec Mérignac, je dirai la Challenge Cup remportée avec l’Union sous la direction de Manu Mayonnade. Toutes les filles de cet effectif étaient très attachantes donc ce trophée avait une saveur particulière. Auparavant, ma plus grande satisfaction était la médaille d’argent en Coupe d’Afrique des Nations en 2008 en Angola.  Être entraîneur gardien me permet de continuer à vivre un rêve éveillé comme un éternel gamin . Je suis très reconnaissant à Ranko, Laurent, Manu et bien évidemment Thierry de  m’avoir emmené avec eux dans leurs aventures. J’estime avoir eu beaucoup de chance.

Quelle serait votre plus belle récompense avec Mérignac ou avec une autre équipe si un nouveau projet vous est proposé ? Par exemple, avez-vous déjà pensé à l’Equipe de France ? Vous a-t-on déjà proposé un poste ?

La plus belle réussite serait de pouvoir contribuer à remonter une équipe au plus haut niveau en Nouvelle-Aquitaine.  Revoir du handball de haut niveau dans le Bordelais serait énorme, cela manque beaucoup.  Avant même de penser aux titres, Il faut reconstruire un Club durable, et stable , qu’il n’y ait plus ce souci du lendemain, travailler dans la durée et transmettre ensuite une entité référente qui perdure. Je ne suis malheureusement pas sûr de le voir un jour. Ce qui est usant c’est de tomber régulièrement et de devoir remonter en selle ensuite.

Il faut être sérieux, je n’ai jamais pensé à l’équipe de France. Je suis à des années-lumière de tout ça (rires). Je suis arrivé-là par hasard, au départ, j’ai essayé de faire au mieux en donnant ce que je pouvais. Je suis déjà très fier d’avoir eu l’honneur de défendre les couleurs de pays africains . Pour l’équipe de France, c’est une autre dimension, on est sur une autre planète et ce n’est pas pour moi (rires). Il y a déjà des gens en place et qui sont bien meilleurs que moi, s’il en était besoin les résultats de la France sont là pour le prouver.

En avant-propos, vous nous expliquiez que vous partez bientôt à la CAN avec l’équipe du Congo. La culture handballistique Africaine est-elle si différente de la culture européenne ?

Oui, par définition quand on va en Afrique, le contexte politico-économique est bien différent de ce qu’il est chez nous. Là-bas, il faut laisser nos préjugés européens aux vestiaires. Avec Thierry (Vincent), on a la chance de vivre des moments extraordinaires avec des gens charmants, qui ont des valeurs ancestrales. Ils ont le respect des anciens et conservent  des valeurs qui ont tendance à disparaître en Europe du fait du consumérisme ambiant. Avant  même de parler handball, c’est une leçon de vie, d’humilité, d’amitié et de fraternité. On est reçus chaleureusement, mais attendus tout de même au virage car nous devons montrer ce qu’on est capable  de mettre en œuvre pour  fédérer et  avancer. Au final, ce sont des expériences magiques, extraordinaires.De plus on a affaire à des athlètes qui sont brillantes pour une grande majorité d’entre elles et qui ne demandent qu’à apprendre et à progresser, . Quand les jeunes ont la possibilité de faire du sport en Afrique, ils sont très motivés.

On est le 12 Novembre, que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

Pour la suite, je souhaite que nos filles congolaises nous fassent une belle CAN et qu’on arrive à atteindre notre objectif d’une qualification pour les Championnats du Monde, ce serait merveilleux *
* La CAN s’est déroulée du 02/12 au 12/12 à Brazzaville. Le Congo de Thierry Vincent et Frédéric Balssa s’est incliné en quarts de finale face au Cameroun 22-21 mais se classe à la 5ème place grâce à deux victoires : 24-22 contre l’Algérie et 31-23 face à la Tunisie.

Pour terminer, nous avons posé 3 questions à Marion Callavé, gardienne de Vaux en Velin, pour nous évoquer Frédéric Balssa qu’elle a eu pendant 6 ans du côté de Mérignac.

Marrion Callavé à l’oeuvre, source : wikimedia

Comment décrierez-vous Frédéric ?

Fred est un homme entier, discret généreux et disponible. C’est une personne dévouée, sur qui l’on peut compter, altruiste, simple et toujours à l’écoute. Il est aussi un puits de science handballistique.

Que vous a-t-il apporté ?

Je lui dois tout simplement la carrière que j’ai eue !
Il a cru en moi, il ne m’a jamais lâché. Nous avons travaillé dur, nous nous sommes fâchés aussi, mais le résultat a payé et tout ça, c’est grâce à lui. Il m’a aidé à me construire en tant que joueuse, à trouver mon style. Il m’a apporté de la réflexion, m’a donné les bons raisonnements à avoir dans les buts, la qualité du travail bien fait. Enfin il m’a fait comprendre pourquoi on travaille et dans quel but.
Je le considère comme un second père et je pense que nous sommes nombreux à penser la même chose de lui !

Quelles sont ses principales qualités et défauts ?

Ses qualités sont aussi ses défauts pour moi :  Trop investi, trop passionné, trop travailleur, trop dévoué, trop gentil, trop bavard !
Je le répète mais Fred est une personne qui mérite d’être connue et reconnue dans le monde du handball tout comme dans la vie de tous les jours.
C’est un exemple à suivre, à écouter.

Merci à Frédéric Balssa et Marion Callavé d’avoir répondu à nos questions.


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