François Gomez : «Je connais bien les joueuses françaises, mais ce n’est pas un avantage. C’est une crainte.»

François Gomez, sélectionneur français de la Suède qui va affronter les Bleues au championnat d'Europe de basket.

Du haut de ses 35 ans d’expérience dans le basket féminin, il sait de quoi il parle. Champion de France en 2010 avec Tarbes qu’il entraîne encore aujourd’hui, François Gomez (58 ans) est le sélectionneur de la Suède depuis 2017. À un mois du championnat d’Europe en Lettonie et en Serbie, qui a débuté ce jeudi*, il s’est confié sur son parcours, son rôle de coach national et analyse l’évolution du basket féminin en France.

*La Suède (3e) doit battre la France (1re) dimanche pour s’assurer la qualification en huitièmes de finale. Le premier du groupe accèdera directement aux quarts de finale.

Comment êtes-vous devenu sélectionneur de la Suède ?

Il y avait une entraîneuse lituanienne avant moi, qui était en fin de cycle. Une des joueuses de la sélection que j’avais eu la chance d’entraîner à Tarbes, Frida Eldebrink, avait évoqué le fait qu’ils allaient chercher un entraîneur. J’ai alors pris contact avec la Fédération suédoise par le biais d’un agent français. Puis ça s’est fait classiquement comme une embauche dans une entreprise. Ils avaient une liste d’entraîneurs dans laquelle j’étais, ils ont rencontré quelques-uns d’entre nous. Ils m’ont fait monter à Stockholm pour passer un entretien qui a duré deux bonnes heures. En face de moi, j’avais des responsables de la fédération mais aussi des professionnels du recrutement. Ils ont finalement opté pour ma candidature.

LIRE AUSSI – Thomas Berjoan : «Personne ne sait ce que c’est que d’être LeBron James.»

Le fait de ne pas connaître le pays ou la langue n’a pas été un problème ?

Je parle anglais comme le Français moyen, c’est-à-dire que je dois avoir un niveau de 3e à tout casser (rires). Par contre, eux sont bilingues. C’est leur deuxième langue. N’importe quel Suédois que vous croisez dans la rue parle couramment anglais. J’ai quand même fait des petits progrès depuis et je me fais comprendre. Ils sont très tolérants avec mon niveau d’anglais. Et dans l’équipe, il y a des gens qui parlent un peu français. Je pense à Kalis Loyd ou à Amanda Zahui. Elles parlent très bien français et sont un soutien de temps en temps. J’ai un assistant qui est d’origine chilienne et, étant d’origine espagnole, on échange beaucoup en espagnol. On est dans un contexte où on s’arrange autour de 2-3 langues pour la communication. Ce n’est pas un gros problème.

Vous êtes sélectionneur depuis deux ans. Quelle est votre analyse du basket suédois ?

Je ne suis pas assez souvent ici pour être bien imprégné de ce qui s’y fait, mais j’ai quand même rencontré les entraîneurs des équipes de jeunes, les responsables des différents pôles. C’est un pays qui, au départ, n’est pas du tout un pays de basket. Il y a le foot, le hand, le hockey, l’athlétisme, le ski, mais le basket féminin arrive loin derrière. C’est une discipline qui est vraiment en voie de développement, avec une Fédération qui travaille beaucoup avec des moyens très modestes comparés à d’autres grosses fédérations européennes. Mais elle essaye de mettre en place des choses, elle est très curieuse, envoie ses entraîneurs partout en Europe pour regarder ce qu’il s’y passe.

De temps en temps, ils arrivent à sortir des générations chez les filles, mais aussi quelques joueurs chez les garçons. C’est un petit pays avec 10 millions d’habitants. Ce n’est même pas l’Île-de-France. Après, on est en Scandinavie, donc on est sur une autre culture. Le soir, ils ne vont pas manger des tapas. Ils se couchent assez tôt. Par contre, ils se lèvent aussi très tôt. Ils travaillent. Il y a une discipline très nordique et on retrouve ça dans le basket. On s’adapte, même si aujourd’hui les joueuses que j’entraîne évoluent à l’étranger pour la plupart. La grande majorité est partie aux États-Unis pour le cursus universitaire. Elles sont revenues pour jouer dans des clubs étrangers. Pour elles, je suis aussi un peu un entraîneur exotique (rires).

«Le championnat d’Europe ? On doit partir avec beaucoup d’humilité, mais aussi développer de l’ambition.»

Comment gérez-vous votre double casquette d’entraîneur de Tarbes et de sélectionneur suédois ?

Si on regarde, la grande majorité des sélectionneurs entraînent dans des clubs. C’est le cas de Valérie Garnier (coach de l’EDF féminine et de Fenerbahce, ndlr) et Vincent Collet (coach de l’EDF masculine et de Strasbourg, ndlr). On a cette capacité à faire notre travail dans les clubs, c’est notre premier job. Et le temps qu’on a, on le consacre au suivi des joueuses, des résultats de chacune. Aujourd’hui c’est assez simple, on n’est plus en 1980. Il y a Internet, on a des images et des statistiques partout. C’est très facile de rester à la maison et d’être en même temps sur les terrains. Il y a les mails, Whatsapp, on échange avec les joueuses, le staff. Ce n’est vraiment pas une grosse difficulté. La différence, c’est quand les fenêtres internationales arrivent et que les gens partent en vacances, nous on repart au boulot. Mais c’est quand même un boulot qu’on fait avec plaisir, on ne part pas à l’usine non plus. Donc ça se gère assez facilement. Ça prend du temps, mais je crois que les sélectionneurs ont cette capacité à gérer leur temps. Aujourd’hui, je pense que c’est une des qualités nécessaires pour un sélectionneur.

Le championnat d’Europe se profile (27 juin au 7 juillet). Est-ce que vous avez un objectif de fixé ?

On a été surpris de l’annonce sur le FIBA Europe de voir que les spécialistes et journalistes nous ont placés en 3e position. Je pense qu’on doit partir avec beaucoup d’humilité. On a été la dernière équipe à se qualifier sur les 16. C’était l’objectif, on l’a atteint. On va oublier qu’on a fini 16e. Aujourd’hui, quand on débute une compétition comme celle-là, ce n’est pas pour préparer la suivante, c’est pour la jouer. On a quelques petits soucis car on a une joueuse en WNBA qui est venue sur la fin de la préparation. On en a une autre qui est un peu blessée, on a une universitaire qui va arriver en milieu de préparation.

Tout ne se passe pas idéalement, mais je pense qu’on a une équipe pour rester humble. Il faut l’être. Par contre, il faut développer de l’ambition. L’ambition, quand on joue un championnat d’Europe, c’est quoi ? Il n’y a ni montée ni descente, donc on joue pour gagner des médailles. Il n’y a pas de raison que la Suède ne débute pas ce championnat d’Europe en se mettant des objectifs très élevés dans la tête. Après, a minima, il y a des choses intéressantes, comme une qualification pour un tournoi pré-olympique pour les 6 premières équipes. On n’a pas prouvé qu’on était à la hauteur des meilleures nations européennes, mais l’opportunité nous est donnée de montrer qu’il y a du basket en Suède.

«L’équipe de France joue pour être championne d’Europe, pas pour gagner une médaille.»

Au premier tour, vous serez opposé à la France (dimanche, 20h). Est-ce une équipe que vous connaissez naturellement mieux ?

Je la connais surtout de par mon parcours de formateur au centre fédéral (2000-2007), donc j’ai entraîné une partie des joueuses et j’en ai connu d’autres en club. Effectivement, je connais bien les joueuses, mais ce n’est pas un avantage. C’est une crainte car je connais leurs qualités individuelles, la qualité du staff. Aujourd’hui, on n’est pas du tout dans la même catégorie. L’équipe de France joue pour être championne d’Europe, pas pour gagner une médaille. Je félicite les dirigeants du basket français et le staff, car c’est une des premières années où je vois une vraie ambition affichée au niveau de l’équipe. C’est une équipe qui joue le titre. Elles ont prouvé que c’était leur rang ces dernières années. Mais vous savez, aujourd’hui on connaît toutes les nations, les styles, les joueuses. Un peu plus la France puisque je côtoie les gens qui y sont, mais je les côtoie aussi avec mon club de Tarbes et j’ai pourtant du mal à battre Bourges, Montpellier ou Lyon, même en connaissant très bien leurs joueuses (rires). C’est une connaissance qui, quelques fois, n’aide pas beaucoup.

Qu’est-ce qui explique qu’on se dirige plutôt vers le basket féminin que masculin ?

Je pense qu’il y a des gens qui s’engagent dans cette voie délibérément. Je pense aux jeunes femmes qui ont été basketteuses et qui restent dans le basket féminin, et qui, quelques fois, bifurquent aussi. On a l’exemple de Laure Savasta à Tarbes qui entraîne les garçons, même si c’est une exception. Comment on tombe dedans ? C’est un moment de rencontres, ce sont des opportunités. Vous êtes à un endroit à un certain moment, on bascule et quand on y est, je pense qu’on est content d’être dedans. Tout ce qu’on peut regretter, c’est encore une fois quelques différences entre le monde du travail chez les garçons et le monde du travail chez les filles. Mais ça se règle en ce moment. Je pense que, tout doucement, on va vers un peu plus d’égalitarisme, même si c’est compliqué de passer à la télé, même s’il y a un peu moins d’argent. J’ai discuté récemment avec un entraîneur, et non des moindres, puis qu’il a été élu meilleur entraîneur de Jeep Élite : monsieur Donnadieu. Il n’y a pas de différences essentielles dans notre métier. On fait tous du basket. Quand on aime le basket parce que c’est un sport collectif où on se partage la balle et où on fait des choses ensemble, je crois qu’on se fait autant plaisir.

«Il y a 20 ans, quand on ramenait une médaille avec nos équipes de jeunes ou moins jeunes, c’était un miracle. Aujourd’hui, quand on n’en ramène pas, on est inquiets.»

Si vous me posez la question à moi, j’ai été désigné conseiller technique dans les années 90 à Clermont-Ferrand. Il y avait deux équipes de filles en première division, le SCBA et l’ASM. Donc quand vous arrivez en ville, vous allez voir du basket féminin le samedi. Vous mettez un pied dedans, puis les deux. Et les passerelles pour basculer des garçons aux filles ou inversement n’existent pratiquement pas. Une fois qu’on est dans le milieu, on y reste.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du basket féminin en France ?

Tout le monde me dit que c’est le plus gros championnat européen. Le plus fort, le plus intense… C’est vrai qu’il y a 20 ans, quand on ramenait une médaille avec nos équipes de jeunes ou moins jeunes, c’était un miracle. Aujourd’hui, quand on n’en ramène pas, on est inquiets. Grâce au travail qui a été fait dans les clubs et à la Fédération, on est rentrés dans un système avec les États-Unis, l’Australie, le Canada, l’Espagne, la Belgique… On fait partie des grosses nations grâce à un travail à la base qui est impressionnant.

Aujourd’hui, dans les clubs, on a de bonnes joueuses et, je crois, de bons coaches. Je vois les coaches espagnols qui arrivent à se vendre partout sur la planète, en Chine, en Russie etc. Je ne comprends toujours pas pourquoi ce n’est pas le cas de plus de coaches français comme Pierre Vincent ou Valérie Garnier. Je pense qu’on a une bonne formation, des gens très professionnels et très compétents. Il y a aussi une stabilité économique qu’on a trouvée dans notre championnat qui empêche les bonnes joueuses françaises de partir à l’étranger. On va avoir de plus en plus de bonnes joueuses étrangères. Je pense qu’on va vers un progrès sportif, structurel pour les clubs. Tout s’améliore et se professionnalise, donc on va voir ce que ça va donner dans les 10-15 prochaines années, mais on est plutôt sur la bonne voie si on ne se repose par sur nos lauriers.

Un grand merci à François Gomez pour le temps accordé.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *